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• Mes lectures pour l’Eté : un sermon …de Marcel Pagnol !

Fayoum & calanque-3 copie.jpgMais oui ! Dans tous les films et les pièces de Marcel Pagnol, IL Y A UN SERMON. Et quel sermon ! Ce fils d’instituteur laïc avait compris ce qu’est le religion, qu’elle est une invitation pressante et permanente à se changer tous, de l’intérieur…

Ecoutez ce magnifique sermon, drôle, mais si profond,
que nous fait ici  le curé de « Manon des sources » .

Manon, pour punir la cruauté du village qui a laissé mourir son père désespéré, a détourné secrètement la source qui fait vivre les cultures de toute la vallée. C’est le drame !
Tout le village vient à l’église pour prier pour que l’eau revienne…Le curé leur répond :


 

Sermons de PagnolMes frères

Je suis bien content. Oui, bien content de vous voir tous réunis dans notre petite église. Il y a toute la paroisse, et je vois même un petit groupe de gens très intelligents, — trop, peut-être, — qui d’habitude passent le temps de la sainte messe à la terrasse d’un café, — je ne dirai pas quel café, d’autant plus qu’il n’y en a qu’un — et je ne nommerai pas ces personnes, puisque tout le monde les regarde, — ce qui devrait les remplir de confusion, si l’endurcissement de leur cœur ne les portait pas à rigoler.

Enfin, ils sont venus : eh bien, qu’ils soient les bienvenus !
Et je veux même leur apprendre que la messe d’aujourd’hui, je l’ai dite à leur intention.

Donc, je suis très heureux de voir tant de monde. Mais d’un autre côté, je suis désolé, navré, furieux ; et je vais vous dire pourquoi.

Quand j’étais jeune (mon père était un paysan comme vous dans un petit hameau près de Sisteron), nous avions un cousin qui s’appelait Adolphin. Il habitait un autre village, pas trop éloigné du nôtre, et pourtant il ne venait jamais nous voir, ni pour les fêtes, ni pour les naissances, même pas pour les morts. Mais de temps en temps (à peu près une fois par an), j’entendais mon père qui disait : « Tiens, voilà l’ Adolphin qui s’amène ! Il doit avoir besoin de quelque chose ! »

L’Adolphin montait le sentier, tout habillé des dimanches. Il nous faisait des amitiés, des compliments, et il parlait de la famille à vous mettre les larmes dans les yeux. Et puis, au moment de partir, quand il avait embrassé tout le monde, il disait : « A propos, Félicien, eu n’aurais pas une charrue de reste ? J’ai cassé la mienne sur une souche d’olivier. »
Une autre fois, c’était un fagot de sarments pour ses greffes, – parce que mon père faisait un vin fameux, – ou alors, son cheval avait des coliques, et il fallait lui prêter le mulet.
Mon père ne refusait jamais, mais je l’ai souvent entendu dire : « L’Adolphin, c’est pas un beau caractère. »

Eh bien ! mes amis, ce que vous faites aujourd’hui au Bon Dieu, c’est le coup de l’Adolphin !
Il ne vous voit presque jamais, et brusquement vous arrivez tous, les mains jointes, le regard ému, tout estransinés de foi et de repentir.
Allez, allez, bande d’ Adolphins ! Il ne faut pas vous imaginer que le Bon Dieu soit plus naïf que mon pauvre père, et qu’il ne vous comprenne pas jusqu’au fin fond de votre petite malice ! Il sait très bien, le Bon Dieu, qu’il y en a pas mal ici qui ne sont pas venus pour lui offrir un repentir sincère ou pour prier pour le repos de leurs morts, ou pour faire un pas dans la voie de leur salut éternel ! … Il sait bien que vous êtes là parce que la source ne coule plus !

Il y en a qui sont inquiets pour le jardin, d’autres pour la prairie, d’autres pour les cochons, d’autres parce qu’ils ne savent plus quoi mettre dans leur pastis !
Ces prières que vous avez la prétention de lui faire entendre, ce sont des prières pour les haricots, des oraisons pour les tomates, des Alleluia pour les topinambours, des Hosanna pour les coucourdes !
Allez, tout ça, c’est des prières adolphines ! Ça ne peut pas monter au ciel, parce que ça n’a pas plus d’ailes qu’un dindon plumé !

Maintenant, cette source, il faut que je vous en parle sérieusement. Je vous avoue que depuis hier, je ne pense qu’à ça et que je me pose sans cesse la même question : cette eau si pure, si abondante et si constante jusqu’ici, pourquoi s’est-elle tarie, et dans le moment de notre besoin ?
A la demande de M. le maire, dont le téléphone, une fois de plus, a fait merveille, l’Etat nous a envoyé un jeune ingénieur, qui est certainement un savant. On a réuni le conseil municipal, et je sais très bien tout ce qui s’y est dit. Ce technicien a commencé par ensuquer tout le monde avec des mots d’un kilomètre. Ensuite, avec beaucoup de science, il a dit que peut-être l’eau reviendrait, et que peut-être elle ne reviendrait pas.
Et il a conseillé de charger les meubles sur les charrettes, et d’aller s’installer ailleurs … Pas plus !

Abandonner ces maisons où vous êtes nés, déserter des champs où vos pères et vos grands-pères ont enterré tant de courage et de patience, quitter cette église, où vous êtes venus pour la première fois dans les bras de votre parrain et où vous reviendrez tous un jour, pour votre dernière messe, – oui, tous, là, là, devant l’autel sur deux tréteaux, – tous !
Parce qu’au moment de paraître devant le grand juge vous êtes plus Adolphins que jamais ; et notre petit cimetière, où vous avez plus d’amis qu’au village, et où vous irez dormir un jour dans la paix du Seigneur, au chant des cigales qui sucent la gomme transparente sur les abricotiers penchés au bord du mur…

Oui, c’est tout ça qu’il veut qu’on abandonne parce que sa science misérable ne trouve aucun moyen de nous sauver.
Eh bien, moi, ce savant, je ne le crois pas, parce que je me méfie des ingénieurs. Ce sont des gens qui piochent tout le temps, et qui ne plantent que des pylônes. Celui-là n’a parlé que de couches d’argile, de siphons qui se désamorcent, de camions qui coûtent cher. Bref, il n’a parlé que de la matière et il ne pouvait pas faire autrement, puisqu’il ne connaît que ça !

Mais moi, j’ai regardé notre malheur d’un point de vue beaucoup plus haut ; et il m’a semblé que pour l’expliquer, pour obtenir que l’eau nous soit rendue, il fallait aller plus loin que les choses visibles ; car dans ce monde créé par le Tout-Puissant, tout a un sens, et tout se tient, et pas une cigale ne chante sans la permission de Dieu.
Alors, ce qu’il faut essayer de comprendre, et ce qu’il faut trouver, ce n’est pas l’accident matériel qui a tari notre belle source, mais c’est la raison pour laquelle Dieu l’a permis, et peut-être l’a voulu.

J’ai lu autrefois, dans un ouvrage profane, – une tragédie grecque, – l’histoire de la malheureuse ville de Thèbes qui fut frappée d’une peste dévorante parce que son roi avait commis des crimes, et je me suis posé la question : y aurait-il parmi nous un criminel? Ce n’est pas tout à fait impossible : les plus grands crimes ne sont pas ceux que l’on voit dans les journaux … Beaucoup restent ignorés de la justice des hommes, mais le Bon Dieu les connaît tous.

C’est à ce criminel inconnu, s’il existe, que je veux d’abord m’adresser, et je veux lui dire : « Mon frère, il n’est pas de faute qui ne puisse être pardonnée, pas de crime qui ne puisse être racheté. Le repentir sincère efface tout, et notre Seigneur Jésus-Christ a dit lui-même cette parole surprenante :  » Il y aura plus de place au Paradis pour un pécheur repenti que pour cent justes !  » Quelle que soit ta faute, quelle que soit ton offense, essaie de la réparer, et repens-toi : tu seras sauvé, et notre source coulera plus belle qu’avant. »

Maintenant (je vous dis les choses comme elles me viennent), il me semble, à la réflexion, que le Juste Dieu des chrétiens – le nôtre – ne punirait pas tant de gens à cause du crime d’un seul.
Alors, si nous n’avons pas un grand criminel, c’est que nous nous contentons peut-être de plusieurs coupables.
Je ne veux pas dire des assassins : je veux dire des pécheurs qui ont commis, ensemble ou séparément, un certain nombre de mauvaises actions.

C’est pourquoi, je vous demande à tous de faire votre examen de conscience. Mais pas un examen à la va-vite, assis au bord du lit, en se tirant les souliers ; non, à genoux ! C’est plus commode pour réfléchir.
Et puis, vous vous posez des questions. « Est-ce que j’ai fait le mal ? Où ? Quand ? Comment? Pourquoi? »
Et vous regarderez de près, de bien près, avec des lunettes bien propres, comme la grand-mère qui cherche les poux du petit.
Et quand vous aurez fini toute la revue, alors vous offrirez à Dieu votre repentir ; et pour lui prouver votre sincérité, vous viendrez vous confesser.
S’il y en a qui ont vergogne, – bien souvent c’est la mauvaise honte qui paralyse les bons sentiments, – ils n’auront qu’à passer par la sacristie, ou même par le jardin, avec un paquet sous le bras, comme s’ils m’apportaient une douzaine d’œufs (et, entre parenthèses, si vous me l’apportez, je la prendrai, car j’en ai grand besoin) ; ou alors, avec des outils, comme si vous veniez faire un travail chez moi. (Justement, la pile est bouchée, et Mariette y a enfoncé un jonc de trois mètres que je n’arrive plus à sortir.)
Je vous confesserai sans solennité, car une bonne confession peut très bien commencer par un verre de vin blanc.
Ce qui compte, mes frères, c’est la sincérité, c’est le repentir : il faut regarder ses fautes bien en face, et demander pardon à Dieu : il n’aime rien tant que pardonner.

Et maintenant, à mesure que je parle il me vient des idées, ce qui fait que je vais en changer encore une fois – peut-être que parmi nous il n’y a pas de vrais coupables ; je veux dire des gens qui aient vraiment commis une mauvaise action.
Mais, est-ce qu’il y en a beaucoup qui en aient fait de bonnes?

Voilà, voilà peut-être le grand point: mes très chers frères, vous n’êtes pas des frères.
Je vous ai vus travailler, rire et plaisanter; mais je n’ai jamais vu l’un d’entre vous aller piocher, pour le plaisir, la vigne abandonnée de la veuve ou de l’orphelin …
En revanche, mon prédécesseur, le bon abbé Signole, m’a raconté l’épouvantable affaire de la Bastide-Fendue, que je veux vous rappeler aujourd’hui.
Un beau jour, il est venu de la ville (naturellement) un agent immobilier (encore pire que les ingénieurs). Il avait acheté une ruine au pied de la montée. On l’appelait la Bastide-Fendue, parce qu’il y avait des crevasses dans les murs assez gran-des pour passer le bras. Il y a mis un toit, il a bouché les crevasses avec du plâtre et il a fait un joli crépi par-dessus.
Un retraité de la ville l’a achetée bien cher, et l’a appelée villa Monplaisir.
L’abbé Signole arrivait ici, – il n’était pas au courant, n’est-ce pas, – et il se demandait pourquoi, lorsqu’on parlait de la villa Monplaisir, tout le monde riait, et surtout les maçons.

Un beau jour, le retraité, qui avait la folie des grandeurs, a imaginé de prendre des bains. Il a acheté une pompe pour la citerne, des tuyaux, une baignoire, et il a voulu faire installer une grande caisse à eau dans le grenier.
Les maçons y sont allés, en rigolant plus que jamais. Ils ont installé la caisse à eau, un bac en ciment qui contenait plus de mille litres d’eau, et ils ont dit au retraité qu’il fallait que ça sèche, et qu’ils ne conseillaient pas de remplir ce bac avant le surlendemain, à quatre heures de l’aprèsmidi.

Ce jour-là, tout le village était descendu sur la route, et ils regardaient la villa Monplaisir comme s’ils étaient au cirque. Le retraité avait déjà mis la pompe en marche, et il fumait sa pipe à la fenêtre du premier étage, avec un air de se demander ce que tous ces gens lui voulaient.
Il ne l’a jamais su, parce que, à quatre heures et demie, Monplaisir lui est tombée sur la tête, et on l’a enterré le lendemain.

Et ça les fait rire ! Seigneur, je vous demande grâce pour eux, car ils ne savent pas ce qu’ils font !
Vous êtes Tous responsables de la mort de ce brave homme !
Les premiers coupables, ce sont l’entrepreneur et les maçons. Mais tous ceux qui savaient, et qui n’ont pas prévenu cet homme, sont peutêtre plus coupables qu’eux …
Ces maçons ont voulu travailler deux jours de plus, l’entrepreneur désirait gagner un peu plus d’argent …
Ce n’est pas une excuse, mais c’était un motif.
Tandis que vous, quelle était la raison qui vous a fermé la bouche ? Je n’en trouve pas d’autre qu’une férocité naturelle : ce n’est pas un curé qu’il vous faut, c’est un missionnaire !

Vous le retrouverez, ce retraité !
Pas ici, mais au ciel. Et ce n’est pas sa pauvre âme que vous verrez, parce que j’espère qu’elle est en Paradis, en train de fumer des nuages dans une pipe de diamant …
Ce que vous verrez, ce sera son corps, dans la balance de saint Pierre, et du mauvais côté de la balance. Et vous savez, ça pèse lourd, le cadavre d’un pauvre vieux, tout picoté d’éclats de rire, comme si les poules avaient commencé à le manger … Pensez-y, et repentez-vous, puisque vous en avez le temps …

Je sais bien que je vous étonne, et vous êtes en train de vous dire :
« Mais ce n’est pas moi qui ai fait cette cuve ! Ce n’est pas moi qui ai touché de l’argent ! Moi, je ne  » m’occupe pas des affaires des autres » : par conséquent, on n’a rien à me reprocher ! »
Eh bien ! détrompez-vous! Les affaires des autres, il faut s’en occuper pour les aider, et ça s’appelle la charité chrétienne. Car voyez-vous, pour être aimé de Dieu, il ne suffit pas de ne pas faire le mal ; la vertu, ce n’est pas de se taire, de fermer les yeux, de ne pas bouger. La vertu c’est d’agir, c’est de faire le Bien. On n’en a pas tellement l’occasion.

C’est pourquoi, lorsqu’il se présente une bonne action, toute prête, en état de marche, juste devant votre nez, c’est que le Bon Dieu vous l’offre. Celui qui ne saute pas sur le marchepied et qui s’en va les mains dans les poches, c’est un pauvre fada qui a manqué le train.
Vous êtes beaucoup dans ce cas, j’ai le regret de vous le dire, et c’est peut-être ce manque de générosité, ce manque de fraternité, ce manque de charité, qui vous coûtent si cher aujourd’hui.

Vous savez ce qu’il fait, le fontainier, quand on ne paye pas l’eau? Il vient avec sa grande clef, et il vous ferme la prise.
C’est pour ça que vous payez régulièrement à la mairie.
Mais qu’est-ce qu’on paye à la mairie ? On paye pour le tuyau, pour la soudure, pour le fontainier ; mais l’eau, ce n’est pas la mairie qui l’a faite, c’est à Dieu qu’il faut la payer, avec des actions de grâce, des prières, de bonnes actions.

Vous devez avoir une assez grosse facture en retard et c’est pour ça que l’administration céleste vous a fermé le robinet.

Mais il ne suffit pas de se lamenter : il faut faire quelque chose : je vous propose, pour dimanche, une procession, pour obtenir l’intervention de notre grand saint Dominique, dont les fidèles ne cultivent guère la très précieuse amitié : il ne voit même pas trois cierges par mois ! Pourtant, j’ai confiance en sa bonté : il a fait, pendant sa vie terrestre, plusieurs miracles, pensez à ce qu’il peut faire aujourd’hui, du haut du ciel !

Après-demain, nous le mettrons sur le pavois et nous le porterons à travers notre misère, je veux dire nos champs assoiffés et poudreux …J’espère que la vue de nos récoltes languissantes, si douloureuse pour nous, ne le sera pas moins pour lui, et qu’il intercédera en notre faveur, comme il l’a toujours fait, auprès de Notre Seigneur.
Je charge donc les Enfants de Marie, ainsi que les Pénitents gris, de préparer le pavois de Saint-Dominique, les cierges, les costumes et les bouquets.

Ainsi nous irons tous, sous les bannières de la paroisse, le long de nos champs qui meurent de soif.
Et quand vous serez dans le cortège, qu’on n’entendra plus que la cloche lointaine, le chant des cigales, et le bruit de nos pas, alors, humblement et sincèrement, vous éléverez vos âmes vers Dieu.
Car ce ne sont pas les bannières qui font la force d’une procession, ce sont les cœurs purs ; et même il y a quelque chose qui est encore plus précieux qu’un cœur pur : ce sont les cœurs purifiés
Et si seulement quelqu’un d’entre vous (ça serait trop beau si je pouvais compter sur tout le monde), si quelques-uns d’entre vous prennent avec eux-mêmes l’engagement solennel de faire au moins une bonne action, ou de réparer le mal qu’ils ont pu faire, alors moi, je suis sûr que le Grand Fontainier, qui vous a coupé l’eau, n’attend que votre repentir pour vous la rendre.

Marcel Pagnol – Manon des Sources
dans l’anthologie de Norbert Calmels : Les sermons de Marcel Pagnol – Robert Morel éditeur-PROVENCE

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